Critique de livre > « Iron War » par Matt Fitzgerald, une guerre de pensée?

Par François Carrillat

Soyons honnêtes, la plupart des livres sur le triathlon offrent à peu près la même expérience de lecture que le manuel de montage d’une étagère. La littérature du triple effort est souvent centrée sur l’aspect technique uniquement (« de votre canapé à l’ironman en 172 semaines ») et sa lecture est souvent juste une manière, pas nécessairement agréable, d’atteindre un objectif (sportif) qui n’a rien à voir avec celui de passer un bon moment. Ce que vous propose Matt Fitzgerald avec Iron War c’est un genre littéraire assez nouveau dans le triathlon soit la narration historique; un livre traitant du duel qui a opposé Dave Scott et Mark Allen lors de l’Ironman d’Hawaii le 14 octobre 1989. Avant de poursuivre cette critique il est important de noter que dans sa quête de divertissement littéraire, Iron War prend quelques libertés avec les faits et cela a poussé Dave Scott et Mark Allen eux-mêmes à poursuivre en justice Velopress selon une lettre qu’ils ont cosigné pour le magazine LAVA.

Iron War opposait les 2 plus grands champions de l’ironman au sommet de leur forme (6 victoires pour Dave Scott à ce moment là et autant à venir pour Mark Allen). Surtout, les 2 hommes ne se quittèrent pas d’une semelle pendant  8 heures; du jamais vu jusque là en triathlon et qui n’a d’ailleurs jamais été revu depuis. Comment peut-on expliquer, non seulement que l’écart  de niveau entre les 2 meilleurs athlètes soit si mince, mais également que les athlètes les plus proches derrière eux soient relégués à 3 miles? Iron War nous emmène au cœur de la réponse notamment en analysant la stratégie adoptée par Mark Allen pour enfin battre Dave Scott.

Mais Iron War ce n’est pas seulement la mise en œuvre et le déroulement de cette stratégie. L’ouvrage rentre dans les détails des courses passées  afin que le décor dramatique soit bien planté. Les défaites cruelles de Mark Allen face à Dave Scott dans les éditions précédentes mais aussi la régularité avec laquelle Mark Allen battait Dave Scott sur n’importe quel triathlon autre que l’ironman d’Hawaii sont décrites avec minuties. Aussi, Matt Fitzgerald se lance dans des digressions qui semblent parfois très éloignées du propos principal mais qu’il réussi à rattacher avec succès à sa narration. Un bon exemple sont les détours qu’il prend pour vulgariser les dernières recherches scientifiques ayant trait à la performance sportive. Notamment, Fitzgerald nous parle de Curtis Vollmar, un coureur aux capacités limités avec une Vo2 autour de 60 qui parvient à tenir tête, ou même à battre, des présélectionnés olympiques avec des Vo2 de 75 grâce à son économie de course exceptionnelle. Le concept de « control entropy » de Stephen McGregor, ou la capacité à courir sans contrainte consciente sur sa foulée acquise grâce à une tolérance à l’effort mentale et physique hors du commun, est ce qui lui confère une telle économie. Fitzgerald vous administre les explications scientifiques sans en avoir l’air puis vous ramène à Iron War sans perdre le fil de son histoire. L’efficacité de son style est à son maximum lorsqu’il vulgarise la physiologie sportive; et, surtout, comme une marque de fabrique, il donne au lecteur exactement ce qu’il a envie de lire : même les athlètes moyennement doués peuvent performer à un haut niveau en poussant constamment leur limites grâce à l’abnégation mentale.

La partie la plus intéressante du livre réside toutefois dans sa description biographique des 2 protagonistes.  La rivalité sportive des 2 hommes est connue par un grand nombre d’observateurs du triathlon et leur histoire à l’ironman d’Hawaii, ou ailleurs, l’est également mais c’est grâce à la description détaillée de leur vie et personnalité qu’Iron War vous installera ensuite au cœur de la bataille dans les chapitres finaux.  Les éléments biographiques raviront les instincts les plus voyeuristes des fans des deux triathlètes. Un peu comme si les journaux à potins des célébrités se mettaient à nous parler de Dave Scott et de Mark Allen : impossible de résister. Le livre contient beaucoup d’anecdotes en tout genre qui ne font que renforcer le mythe les entourant. On apprend par exemple que Dave Scott a été un coach presque toute sa vie; d’abord auprès de l’équipe de water polo de l’Université de Californie à Davis puis auprès d’un club de maître nageurs. Dave Scott est un véritable leader. À UC Davis, il était responsable du conditionnement physique de l’équipe de water polo alors qu’il était lui-même membre (capitaine) de l’équipe et donc un jeune étudiant comme les autres joueurs. Le club de maître qu’il créa après l’université devint un des plus gros aux USA en l’espace de quelques années. Son appétit légendaire (13 « grilled cheese » sandwich comme lunch quand il était étudiant), ainsi que son goût démesuré pour l’effort physique (les courses engagées contre le bus scolaire avec son vélo pendant l’enfance, le régime de conditionnement draconien qu’il impose à ses coéquipiers de water polo), sont documentés avec détails (trop?) et admiration. On s’aperçoit aussi que l’aspect rustique et quelque peu « old school » de Dave Scott, surnommé « The Man » semble bien réel.  En effet, qui d’autre peut se vanter d’avoir fait le parcours vélo d’Hawaii avec un de ses pieds scotché à la pédale de son vélo afin d’imiter le rôle des cales automatiques qui n’existaient pas encore à l’époque? Quel autre athlète refuse de porter une montre en course ou d’utiliser un cardiofréquencemètre même à l’entrainement au risque de perdre des commanditaires importants? Quand à Mark Allen, sa réputation d’individu mystérieux et taiseux est à tout le moins confirmée. On sent même parfois que Matt Fitzgerald force le trait au service de sa narration comme lorsqu’il sous entend que le succès de Mark Allen à Hawaii ne tient qu’au bris du sortilège que l’ile aurait jeté sur lui pour une histoire de roche dérobée puis rapportée à Kona. Plus surprenant encore est la fragilité mentale de Mark Allen et sa réputation de baisser les bras en compétition lors de sa carrière de nageur. Ce n’est que lorsqu’il s’aligna à son premier triathlon (face à Molina, Tinley et autres Scott) qu’il affichera enfin les premiers signes de l’athlète accrocheur, à la course à pieds fatale et au mental incassable, qui lui vaudront le surnom de «The Grip » quelques années plus tard.

Comme toute bonne histoire, Iron War est basée sur 2 protagonistes qui sont également antagonistes. Matt Fitzgerald les dépeint de manière très contrastée, tombant dans la caricature à certains moments. Dans le rôle du dur à cuir, pauvre en technique, limité en talent mais généreux à l’effort, sur de lui et terre à terre on retrouve Dave Scott. Dans celui de l’effacé à l’égo fragile mais au talent immense et à la dimension spirituelle très forte on retrouve Mark Allen.  On se rend compte que Dave Scott  et Mark Allen sont comme beaucoup de triathlètes finalement, ils sont tombés dans l’ironman à des fins de rédemption.  Dave Scott y a trouvé, enfin, après ses tentatives infructueuses de faire partie de l’équipe olympique de natation puis de water polo, un sport qui permettait à ses qualités physiques et psychologiques de briller au mieux. Le triathlon semble assouvir sa soif de compétition mais surtout de victoire. Dans le cas de Mark Allen il s’agit de quelque chose de plus intime; la relation avec son père et son incapacité (jusqu’à l’ironman) à le rendre fier de lui.

À travers le contexte de poursuite judiciaire intentée par Dave Scott et Mark Allen, une des grosses interrogations sur Iron War porte sur la distinction entre ce qu’il faut prendre pour argent comptant et ce qu’il faut prendre avec du recul. Dave Scott et Mark Allen parlent de « fiction » et de « fabrication » dans leur lettre à LAVA.  Une chose est certaine : Matt Fitzgerald a été très méticuleux dans la compilation de ses sources d’informations et ses références sont au-delà du millier soit un peu plus de 3 par page ce qui est assez substantiel.  Bien sur la « fabrication » peut intervenir même si de nombreuses références sont données, l’auteur a pu prendre des libertés avec l’interprétation de l’information référencées par exemple. Mais ce qui frappe le plus, c’est le style de Matt Fitzgerald. Son interprétation se glisse insidieusement dans les faits et il devient difficile de les démêler de la fiction. Les faits qu’il rapporte sont si précis qu’il s’en dégage une certaine authenticité; cela ne s’invente pas pourrait-on dire. Cependant, Matt Fitzgerald à tendance à mettre des mots dans la bouche de Dave Scott et Mark Allen.  Ainsi, dans certains cas, l’utilisation des guillemets est suivie directement des commentaires de l’auteur en italique qui sont sensés représenter les vraies pensées de la personne citée. Par exemple, lorsqu’il rapporte les mots de Dave Scott lors de son interview sur la chaine ABC par Jim Lampley le matin de son premier ironman en 1980, Matt Fitzgerald cite directement les mots du journaliste et ceux de Dave Scott. Ceci est tout à fait plausible puisqu’il s’agit d’une interview diffusée à la télévision et donc vraisemblablement archivée d’une manière ou d’une autre :

Jim Lampley : « Dave, what athletic background do you bring to this event ?»

Dave Scott: “Uh, limited,” “I had a swimming background. I swam in college.”

Jim Lampley: “Do you think the fact that you’ve only ran one marathon is a big disadvantage here?”

Dave Scott: “No,” “I usually train pretty hard year-round, so I think I can hang on with everyone at the end. I think I can pound it out, so to say, with anyone at the end”

À la suite de cette conversation, Matt Fitzgerald se lance dans une interprétation non seulement assez libre de ce que Dave Scott voulait réellement dire mais surtout il formule cette interprétation en l’imbriquant au texte en italique; comme s’il avait eu un accès privilégié aux pensées de Dave Scott à ce moment là. Ce faisant, il donne l’impression que c’est Dave Scott lui-même qui a prononcé ces mots :

Forget about athletic backgrounds, Jim. Forget about swimming, cycling, and running experience. My edge is mental. I can pound it out with anyone at the end. Nobody can outlast me! I am really not at my best right now, Jim, but I’ll probably destroy all the clowns in this race anyway.

Rien de tel que le passage ci-dessus pour modeler le « personnage » Dave Scott comme étant encore plus sur de lui et ayant la langue encore mieux pendue qu’en réalité. C’est surtout sur cet aspect de l’écriture que Matt Fitzgerald prend trop de libertés et Dave Scott et Mark Allen le font bien ressortir dans leur lettre. Mais tient-il des propos diffamatoires, son but est-il d’embarrasser et de discréditer ces 2 athlètes? Absolument pas, au contraire, on ressort de la lecture de ce livre encore plus admiratif et fan des 2 hommes tant on s’aperçoit, que eux aussi ont eu à faire face à des challenges physiques et mentaux et qu’ils sont sujets à une certaine forme de doute chacun à leur manière. Est-ce que Dave Scott et Mark Allen sont dépeints comme des individus qui ont un problème psychologique? À mon avis non mais chaque lecteur pourra se faire son opinion. N’oublions pas que nous avons à faire à 2 individus qui performent a l’extrême dans un sport qui est lui-même extrême. En fait, ils ne s’en sortent pas si mal Dave Scott et Mark Allen au niveau de la santé mentale en prenant en considération l’extrême anormalité de leurs vies : jamais personne dans l’histoire de l’humanité n’avait peut être performé à un niveau aussi élevé sur une période de temps aussi longue dans une épreuve aussi difficile.

Au final Iron War est sans doute plus assimilable au livre d’un film qui serait inspiré d’une histoire vrai sans lui être fidèle qu’à un véritable compte rendu historique.  « Iron War » est un peu à l’ironman du 14 octobre 1989 ce que « The Social Network » est à ce qui s’est réellement passé autour de la création de Facebook. On sait que cela ne s’est pas vraiment déroulé comme cela, mais on sent que c’est suffisamment proche de la vérité pour apprécier non seulement ce que l’on apprend sur les personnages et l’histoire mais surtout la dramatisation artistique.

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